En activité depuis 1920, la sucrerie d’Eppeville (Somme) de Saint Louis Sucre arrêtera sa production l’an prochain. Des centaines d’emplois directs et indirects ainsi que 1275 planteurs seront impactés.
A Eppeville, petite bourgade de 1800 âmes dans la Somme, il y a en guise de centre-ville la route départementale qui coupe en deux le village. Il y a deux boulangeries, un fleuriste, un tabac, quelques classes primaires et maternelles. Surtout, il y a l’immense sucrerie de Saint Louis Sucre et ses multiples annexes, que ce soit la ligne de déshydratation (la « déshy » comme on dit ici), le laboratoire, les bureaux, l’ancienne maison du directeur (qui n’habite plus ici depuis belle lurette) ou encore le stade sportif que l’on doit à l’usine.
Bref, tout un monde qui tourne depuis un siècle autour de l’art de transformer la betterave en sucre. Au plus fort de l’activité, de septembre à février, ce sont 14 000 tonnes de betteraves qui sont écrasées ici chaque jour.
L’effondrement des cours invoqué
Mais le 14 février dernier, ce petit monde s’est écroulé : arguant de l’effondrement mondial du prix du sucre, l’allemand Südzucker, premier producteur européen de sucre et maison mère de Saint Louis Sucre, a annoncé sa décision de fermer deux de ses quatre usines françaises en 2020 : celle de Cagny (Calvados) et celle d’Eppeville. Soit 10 % de la production française. Sollicitée, la société n’a pas souhaité nous répondre.
Certes à Eppeville, la pilule peut paraître moins dure à avaler : alors qu’à Cagny, la quasi-totalité des 82 salariés seront licenciés – « on en garde juste quelques-uns sur place pour contourner la loi Florange et éviter de devoir chercher un repreneur » grogne Régis Grost, représentant syndical de la CGT -, à Eppeville, une cinquantaine de postes seraient maintenus sur place, et 76 des 132 employés devraient être recasés dans l’usine de Roye (Somme), elle aussi estampillée Saint Louis Sucre, mais à 25 kilomètres de là.
En théorie du moins. Car ici, personne ne croit à ces transferts. « Ils veulent recaser 76 employés à production constante sur Roye, c’est juste impossible ! » alerte Régis Grost.
Planteurs, chaudronniers et autres impactés
Lorsque l’usine fermera, surtout, les salariés ne seront pas les seuls à être impactés. Les 75 saisonniers, qui reviennent chaque année pendant cinq mois ? « Pour nous, c’est fini : on ne sera même pas inclus dans le plan social, et dans le coin, il n’y a pas de travail », résume, fataliste, Sébastien, qui travaille ici depuis treize ans.
Les camionneurs, chaudronniers, femmes de ménage et autres emplois indirects qui gravitent autour de la sucrerie ? « En tout, 1000 emplois seront perdus » estime l’adjointe au maire, Catherine Lardoux, qui évoque aussi une perte financière pour sa commune « d’au moins 50 000 euros par an ».

Sans parler, enfin et surtout, des 1275 agriculteurs qui livrent Saint Louis en betteraves. « Les usines situées aux alentours n’absorberont jamais les 21 000 hectares qui étaient cultivés pour Eppeville » décrypte Dominique Fiévez, le leader de la puissanteCGB (Confédération générale des planteurs de betterave) dans la Somme.
Les planteurs les plus chanceux pourront livrer Roye. Pour d’autres, c’est fini : « Certains de ceux qui sont au-delà de 50 kilomètres autour de Roye ont reçu une lettre recommandée les avertissant qu’ils n’auront plus de contrat après 2020 » révèle Dominique Fiévez.
Projet de reprise en coopérative
Au prix actuel du cours du sucre, dramatiquement bas, serait-ce un mal, d’ailleurs, d’arrêter la betterave ? Dominique Fiévez a fait ses comptes : en 2018, il a perdu entre 10 000 et 18 000 euros sur cette partie de son activité. « Mais les prix sont très volatils, ils peuvent remonter » veut-il croire.
Comme il croit au projet de reprise, sous forme de coopérative, que la CGB présente ce mercredi aux représentants de Südzucher. « Notre business plan est solide » explique-t-on à la CGB, où l’on se sait suivi de près par le ministère de l’Agriculture.



