À l’image de l’incroyable retournement de situation au terme de Barcelone-PSG, le football
est une formidable machine à raconter des histoires, en particulier les plus inattendues, les
plus spectaculaires ou les plus rocambolesques. Il ne faut cependant pas attribuer à ses
scénaristes (les « dieux du football ?) de trop grandes vertus. Déjà parce que dans cet
exercice, force est de constater qu’ils proposent une écrasante majorité de récits ennuyeux,
convenus et répétitif – même si le sel de ce sport réside justement dans sa capacité à offrir
inopinément des récits exceptionnels. Ensuite parce qu’ils bafouent trop souvent la logique
et leur propre morale, galvaudant par exemple régulièrement des histoires exaltantes
qu’ils affligent de dénouements médiocres ou franchement absurdes.
En juillet dernier, un Euro décevant sur le plan sportif a ainsi sacré la sélection portugaise au
terme d’une finale durant laquelle elle a été aussi insignifiante que durant toute la compétition,
sur le but d’un des attaquants les plus stériles de sa génération. Le parcours épique de l’équipe
de France la conduisait – sous les auspices de 1984 à 1998 – à un titre qui semblait écrit
d’avance au moment du coup d’envoi, mais s’achevait en queue de poisson (et même en pied
de nez aux magnifiques équipes portugaises qui n’ont pas eu le bonheur de celle de 2016)
Mais le football n’est affaire ni de justice, ni de mérite, ni de logique : sa part d’aléa reste
souvent souveraine [1].
REFAIRE LE FILM
On a tendance, s’agissant d’expliquer un résultat, à essentialiser le score dans une sorte
d’inversion de la causalité : le score final fournirait une sorte de vérité immanente (ce qui n’est
pas complètement infondé, le score faisant autorité sur le plan de la compétition) à partir de
laquelle on produit rétroactivement le sens d’un match, on reconstitue les causalités et on désigne
les responsabilités.
Sauf injustice ou malchance par trop flagrantes, on a raison si l’on gagne, tort si l’on perd.
Cela revient souvent à oublier qu’un match propose une succession d’aléas, de points de
basculement qui éliminent des scénarios alternatifs qui auraient pourtant tout à fait pu advenir…
C’est ce qu’exprime l’idée uchronique qu’un même match rejoué dix fois pourrait déboucher sur
des issues très différentes. Et c’est ce que l’on retrouve dans la classique souffrance du supporter
qui revit une défaite sans pouvoir s’empêcher de se repasser le film de la rencontre, cette fois
en rectifiant à son avantage tous les coups du sort : deux centimètres, un dixième de seconde
auraient suffi à faire entrer (ou sortir) ce ballon.
Dans le cas de Barcelone-PSG, le résultat est si cuisant qu’il sera difficile de dissuader les supporters
de voir des coupables partout, de l’entraîneur aux joueurs en passant par les dirigeants. Sur le terrain,
les Parisiens ont trop manqué de tout – confiance, qualité, lucidité – pour plaider des circonstances
atténuantes, d’autant que leur adversaire de mercredi soir n’a pas eu besoin d’être brillant pour les terrasser.
Néanmoins, la litanie des erreurs parisiennes, toutes « payées cash », n’abolit pas l’invraisemblance du
résultat final :
les Blaugrana ont eu besoin d’une providence extraordinairement généreuse pour défier les probabilités [2].
CRIMES ET CHÂTIMENT
À l’examen, comme bien des clubs étant passés à côté de telles rencontres, le PSG aurait largement pu
survivre à sa mauvaise prestation compte tenu de son avantage initial. À plus forte raison parce que
, malgré tout, il avait fait l’essentiel avec le but d’Edinson Cavani qui, à 1-3, compromettait de nouveau
les chances barcelonaises (pour une analyse tactique détaillée, écouter le podcast Vu du banc consacré à
la rencontre). Auparavant, il avait fallu, pour douter à ce point, un but de maraudeur de Suarez sur un
cafouillage (but inscrit d’emblée, pour bien faire), un autre contre son camp de Kurzawa, et un
troisième avec un penalty provoqué involontairement… par une chute de Meunier.
Cette combinaison de maladresse et de malchance n’excuse pas un effondrement mental dont a témoigné
l’invraisemblable décomposition des dix dernières minutes, durant lesquelles les hommes d’Emery ne
réussirent que quatre passes… dont trois pour l’engagement. Mais leurs adversaires ont encore bénéficié
d’un penalty plutôt moins évident que celui refusé pour une faute de Mascherano sur Di Maria quelques
minutes auparavant. Au total : deux penalties, un csc, deux buts sur coups de pied arrêtés (le second en
deux temps), pour un seul inscrit « dans le jeu ».
Pour résumer, le fiasco est survenu à la rencontre d’une faillite individuelle et collective de l’équipe ET
de circonstances particulièrement contraires [3]. La première expose aux secondes, et les Parisiens ont
tendu le gourdin pour se faire assommer, réussissant la performance de mettre les probabilités contre eux.
Les dieux du football, parfois indulgents, ont opté cette fois pour le châtiment le plus sévère. Cela n’est pas
minimiser l’exploit catalan : il est d’une ampleur à peu se préoccuper de la manière, et destiné à rester dans
les mémoires : les scénaristes ont fait du bon boulot.
PAS DE SAISON 2 POUR EMERY ?
Inversement, ce scénario est terrible pour le Paris Saint-Germain, tant il retourne les promesses de l’aller
. Il survient comme une formidable gifle, d’autant plus brutale que le coup n’a pas été anticipé, à un moment
où il prend des allures de tournant à 180 degrés. On en vient à l’histoire que les dirigeants parisiens veulent
écrire eux-mêmes, et elle n’est pas de nature à tolérer ce genre d’accident industriel.
La qualification promise installait Unai Emery dans un certain confort malgré les difficultés de cette année en
championnat, et elle dotait les joueurs d’un bon pécule de confiance pour aborder la fin de la saison. Au-delà de
cette dernière, l’exploit du 4-0 semblait marquer le tant attendu changement de statut européen, tout en
confortant le projet des dirigeants. Cette retentissante élimination en huitième de finale marque un coup
d’arrêt, si ce n’est une régression.
La question est de savoir si les propriétaires du club considéreront cet échec
(qui renoue avec ses avanies historiques) comme une raison suffisante pour remettre en cause leurs
propres choix – d’entraîneur, voire de président –,
selon la logique de court terme qui avait précipité le départ de Carlo Ancelotti en 2013. Ou bien s’ils verront
au-delà et laisseront à Emery l’autorité et le temps d’installer un projet qui nécessite plus d’une saison et
devrait survivre au désastre du Camp Nou. Les scénaristes du football sont parfois aussi incohérents que
cruels dans l’instant, mais ils font régulièrement le coup des grandes victoires nées dans les grandes défaites.


